Une légende, Jaime Mancisidor

Hommage à Jaime Mancisidor, véritable légende du Club

Jaime Mancisidor fait partie intégrante de l'histoire du club.

Jaime Mancisidor, l’éternel

Dès le départ, il est là. Dès le début de l’aventure, faut-il même préciser : celle du Girondins de Bordeaux Football Club. Alors pas depuis 1881, date de fondation de l’omnisport, mais dès 1936, donc, avec les balbutiements officiels de la section football du club marine et blanc, connu aujourd’hui (et depuis 1992) sous l’appellation « F.C. Girondins de Bordeaux ». Car l’entité, alors nouvellement créée, suite à une fusion entre les Girondins Guyenne Sports et le Bordeaux Football Club est en plein essor sportif et en phase de notoriété. Elle est, entre autres, symbolisée par celui qui va bientôt en devenir son capitaine attitré : Jaime Mancisidor Lasa…

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Un exil en forme de promesses

Émérite joueur venu par la force des choses du Pays Basque espagnol, ce défenseur au gabarit a priori peu impressionnant (1,74 m et 76 kg), va rapidement trouver ses marques et se faire connaître du grand public. Sans manquer de s’en faire apprécier, aussi…

Contraint de fuir la dictature militaire et le conflit naissant de l’autre côté des Pyrénées, en 1936, il débarque à Bordeaux, dans le sillage de son mentor, Benito Díaz Iraola, entraîneur de belle renommée, arrivé de la Real Sociedad, où il est né et a aussi joué. En compagnie de Santiago Urtizberea, avec lequel il a évolué à la Real Unión Club d’Irún, et passé par le club de Saint-Sébastien, également. Irún, un club phare d’Espagne, qui tient alors la dragée haute au Real Madrid C.F. ou au F.C. Barcelone… Une entité déjà titrée quatre fois en Coupe du Roi (en 1913, 1918, 1924 et 1927), ainsi que dans d’autres compétitions moins prestigieuses mais importantes. Mancisidor l'a intégrée, dans les rangs de son équipe première en 1928, à l’âge de 19 ans. Il faut savoir qu’à l’époque, le championnat espagnol n’existe pas encore (il sera créé quelques mois plus tard, en 1928-1929) et que le vainqueur de l’épreuve est considéré comme le champion d’Espagne…

Même s’il n’est pas crédité de ces trophées, « Manci », comme il sera plus tard surnommé à Bordeaux, côtoie alors des joueurs de grand talent, dont certains vont bientôt le rejoindre en Gironde. Tels que José Arana Goróstegui ou les frères Luis et Tomás RegueiroPagola1, quand d’autres, aussi, auront déjà porté, ou porteront, la prestigieuse tenue de la « Roja »…

À noter, par ailleurs, la présence dans cet effectif de René Petit de Ory, attaquant polyvalent international français, né à Dax et passé par le Real Madrid et le Stade Bordelais Université Club. Cet exil prend dès lors forme de promesses…

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Un titre qui change tout

Aguerri auprès de ce beau monde, celui qui est discret en dehors, se montre ultra efficace et redoutable dans sa fonction, sur le terrain. Calme dans la vie, serein, posé et précis dans le jeu, il commence avec les Marine et Blanc en compétition Amateurs, puisque son club d’accueil est en passe de déposer en préfecture des statuts pour bénéficier de celui de club professionnel (ce qui sera effectif en 1937). Cette catégorie, il la connaît : en Espagne, il l’a remportée en 1934 avec « Urtiz » et Arana ! Et pour une première en France, il triomphe dans la compétition dès la fin de l’exercice 1936-1937 ! Le groupe, emmené par ses emblématiques représentants, dont le gardien de but André Gérard, ou les attaquants polyvalents Roger Catherineau et Pierre-Michel Miramon (capitaine), bat le F.C. Scionzier (2-1), sur la pelouse du Stade Olympique de Colombes, le 23 mai 1937, remportant ainsi le Challenge Jules-Rimet. L’évènement est majeur, retentissant et mis en grande visibilité médiatique, puisqu’il est aussi le lever de rideau d’un France-État Libre d’Irlande (Éire) amical (0-2), joué devant plus de 17 000 spectateurs… Certes l’adversaire, champion du Lyonnais, n’est la vitrine que d’une petite bourgade de 1 200 habitants – ce qui constitue un exploit pour le F.C.S. –, mais la prestation collective des Aquitains, champions du Sud-Ouest, ne laisse pas indifférent… 

Ils marquent des points, gagnent un titre important et s’affirment aux yeux d’une France du football qui ne demande qu’à rêver. Paramètre qui n’est initialement pas forcément dans les critères de jeu de « Manci », mais qui contribue à la crédibilité d’un collectif façonné par Díaz pour gagner, avec lequel il a destin lié…

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Après le S.C. de la Bastidienne et le Club Deportivo Espaňol Bordeaux (devenus le F.C Hispano-Bastidien), clubs professionnels évoluant en Division 2, mais contraints de renoncer au niveau pour causes de dissensions en interne, ce sont donc les Girondins qui prennent le relai, à cet échelon. Désormais professionnels, en cette saison 1937-1938, ils affichent des ambitions sportives élevées, en dépit d’un manque chronique de… stade d’attache ! Pour le coup, ils voyagent dans ceux de l’agglomération mis à disposition (Suzon, Galin/Adrien Marquet), en attendant mieux (ils joueront à partir de 1938 au Stade Municipal/Parc Lescure et au Stade des Chartrons)… 

En deuxième division nationale, ils font d’abord connaissance avec la première phase (dite de « promotion), Groupe Sud, avant de basculer en deuxième, en poule de « relégation » (dite « Complémentaire » ou de « consolation », également), dans laquelle ils terminent 3es sur 9. Mancisidor « régale » d’un point de vue défensif, dans un onze qui a subi très peu de modifications depuis sa création.Seulement, sa grande force réside dans son homogénéité et dans ses automatismes, que de nouveaux éléments – qui deviendront vite majeurs – sont cependant venus bonifier à l’intersaison. Ainsi, René Rebibo (Olympique de Marseille), les Espagnols Arana, Regueiro, Enrique Soladrero Arbide, Izquierdo, – internationaux pour la plupart – ou le hongrois Ferenc Szukics/Szego, entre autres, enrichissent quantitativement et qualitativement l’escouade.

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Assurer, rassurer, assumer 

 
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Dotés d’une faculté d’adaptation remarquable, les Basques-Espagnols, notamment, se fondent rapidement dans le collectif, avant que d’autres, venus de Catalogne, en fassent de même. Au fil des matches, ils créent la sensation : le défenseur Salvador Artigas et l’attaquant Francisco Mateo Vilches (dit « Paco »), passés par le Barça, Joseph Busto (Deportivo Espaňol), René Gallice et Louis Salson (O.M.), Victor Uzan (tunisien), Nordine Ben Ali ou Saïd Ben Arab (algériens), en plus des Gérard, Arana, Szego, Urtizberea, Catherineau et consorts, enchantent les vertes prairies de l’Hexagone. Mancisidor va devenir le porte-parole de cette promotion de luxe, s’épanouissant bientôt à merveille dans le rôle de capitaine (un brassard qu’il portera à partir de 1939).
En l’exercice 1938-1939, le public de curieux se transforme en public d’amateurs et d’observateurs assidus. Normal, les Girondins enflamment les commentaires, en dépit d’un classement moyen : 11e de D2, sur 23, dans une poule unique. Mais les fulgurances et promesses ne leurrent personne…


Lors de la suivante (1939-1940), la mobilisation générale sonne – en partie – le glas des espérances. Et des compétitions. Le championnat est tronqué, et les autorités procèdent à un découpage du pays par zones géographiques ; il n’ira pas à son terme et aucun champion national ne sera désigné. Toutefois, Bordeaux figure dans le Groupe Sud-Ouest, et dans une poule de six équipes, dans ce qui (re)devient, avec plus ou moins de réussite, un championnat en « mode » Amateurs ! Le professionnalisme est peu à peu mal vu, car en ces prémices de restrictions en tous genres, il est bientôt considéré comme malvenu – voire criminel – de gagner de l’argent en tapant dans un ballon ! Ceci n’empêchant nullement le très respectueux Mancisidor d’assurer, de rassurer et d’assumer le service maximum sur le pré ; défensivement s’entend, mais parfois, aussi, devant la cage adverse. Même si les chiffres actuellement en notre possession ne font état que d’un seul but marqué, le 24 octobre 1937, face à l’O.G.C. Nice, à Galin (2-3). Lui qui, comme ses compatriotes, aura quitté une guerre pour une autre… Ceci étant, grâce aux grand joueurs qu’ils possèdent, les Girondins terminent premiers. La légende est en marche… La « finale Sud », face à Nice (0-3), premier du Groupe Sud-Est, tombe en sus dans leur escarcelle !

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Jaime la Coupe de France

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Suit le second championnat dit « de guerre », en 1940-1941. Soit le premier sous l’Occupation, lequel décline désormais trois poules : la « Zone Libre », la « Zone Interdite » et la « Zone Occupée » ! Les partenaires de Manci figurent dans la dernière nommée, mais sous une nouvelle appellation : « Les Girondins Association Sportive du Port » ! Henri Arnaudeau – qui sera plus tard le premier international français des Girondins –, Michel Homar, Claude Pruvôt, Émile Rummelhardt, Joseph Plesiak, Mohamed Boumezrag (algérien), entre autres, participent aux aussi à l’obtention de la troisième place – sur sept –, d’une compétition qui n’aura, là non plus, pas de vainqueur national. Mais mieux encore, les Girondins vont écrire leur histoire en lettres capitales, cette fois-ci, en s’offrant le luxe de se hisser en finale de la Coupe de France : un Trophée Charles-Simon qu’ils s’adjugeront, aux prix de trois finales nationales !

C’est un véritable exploit, qu’il faut recontextualiser, qui plus est lorsque l’on sait que certains joueurs sont  prisonniers des Allemands, que d’autres sont engagés sur différents fronts, et que la bande à Benito Díaz est nettement amoindrie par tout ceci… Dans cette compétition sectorisée, les Marine et Blanc disputent sept rencontres (soit quatre entre les seizièmes et les demi-finales de zone), dont trois finales inter-zones ! À l’occasion de leur ultime rendez-vous, donc, c’est l’une des formations les plus respectées du pays qui les attend : le S.C. Fives. La victoire est scellée, le 25 mai,par Urtizberea qui marque deux fois (2-0), puis matérialisée pour la postérité lorsque Jaime Mancisidor brandit le trophée dans le Stade de Paris (appelé aussi,par la suite, stade « Bauer »), à Saint-Ouen, pour une première historique ! Car Bordeaux est encore un très jeune club…

 

Du style, de la netteté.

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Ces joueurs d’exception, drivés par un entraîneur bâtisseur et visionnaire, ont forgé le début d’une réputation basée sur un football chatoyant et formidable d’efficacité, qui va allégrement franchir les frontières et émerveiller les amoureux de football. On le compare alors à celui qui fait référence sur la planète : le sud-américain. C’est dire… D’autres observateurs avertis disent que Bordeaux joue aussi à « l’anglaise »… Ce qui convient particulièrement à l’idée que l’on se fait de la personnalité et du style de jeu de Mancisidor ! Son flegme, son autorité, sa maîtrise et sa tempérance font foi et impressionnent. Son surnom, « Le Pape », en témoigne grandement… 

Sec, mais « propre » sur l’homme, il brille dans les duels grâce à son capital-expérience.    « L’arrière-gauche domine et conduit tout le système défensif bordelais. Il a du style, de la netteté », et il est « l’âme de la défense », rapporte la presse. Durant la campagne de 1941, notamment après la première des trois finales remportées, face au Red Star Olympique (1-3), le 13 avril au Parc des Princes, les journaux sont dithyrambiques… « À tout seigneur, tout honneur. Mancisidor fut l’organisateur du succès défensif de l’équipe bordelaise. Partout où il y avait du danger, il surgissait, toutes les fois que son camp était menacé, il était là. Toutes les balles perdues étaient pour lui », pour « cette tour de défense ». Le placide Mancisidorétale sa classe naturelle, avant de récidiver au stade Yves du Manoir de Colombes, face au Toulouse F.C. (1-3) de son copain Raoul Diagne, lors de la deuxième finale, le 18 mai. « Mancisidor, le valeureux arrière et capitaine des Girondins, sait merveilleusement se placer. Il est toujours où se trouve le danger, c’est-à-dire la balle ; et il a tôt fait de les écarter, l’un et l’autre, avec facilité et l’élégance. » Avec moins de réussite, cependant, lors de la finale de la Coupe des Provinces, qu’il perdra le 1er juin (2-3), avec la sélection Guyenne-Gascogne, face à l’Île-de- France, au Parc des Prince, devant plus de 25 000 personnes…

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Fort de la particularité de posséder très régulièrement un coup d’avance sur l’adversaire, doué pour les interceptions de balle et dans la relance, il a aussi, grâce à ses qualités techniques et humaines, fait saliver bon nombre de clubs huppés de l’Hexagone, depuis plusieurs années. Mais d’une indéfectible fidélité, il reste. Et ce, jusqu’en 1942, date toutefois choisie pour rentrer en Espagne, avec un retour aux sources favorisé par de légitimes raisons familiales.
Il dispute son ultime match en 1941-1942, lors d’une demi-finale de Coupe de France (Zone Nord/Zone Occupée) perdue face au Red Star Olympique (2-1/1ermars 1942), à Bordeaux. Une dernière prestation saluée comme il se doit, d’un point de vue plus technique, par les médias. « On ne manqua pas cet après-midi, au stade municipal de Bordeaux (…), d’applaudir les belles reprises de volées de l’arrière espagnol et la facilité des ses dégagements. » Il signe, en suivant, à la Real Sociedad de Saint-Sébastien, formation qui navigue entre la première et la deuxième division nationale…
Avec le départ de Benito Díaz en août 1942 (qu’il retrouvera chez les Basques, et qui reviendra effectuer quelques piges ponctuelles chez les Marine et Blanc), une – double – page se tourne à Bordeaux.

 

Le plus grand arrière du club.

Une œuvre empreinte de succès, de titres, de gloire et d’émotions pour un garçon qui – comme les autres Espagnols de l’effectif – aura même été approché durant son séjour chez nous par la Fédération Française de Football, qui souhaitait le faire jouer en Équipe de France ! Sans succès néanmoins puisque, poliment et respectueusement, elle a essuyé un refus motivé par des « convenances » personnelles, et au sujet desquelles il n’y a pas de débat possible... 

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Ceci rappelant par ailleurs quel talent était le sien, chose sur laquelle ne s’est pas non plus trompé le « grand » Real Madrid qui, peu après le triomphe en Coupe de France, aura tenté de l’engager à plusieurs reprises au sein de la « Maison Blanche ».

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Cette fois-ci, Manci, aussi triste de quitter une nation et un fief qui l’ont accueilli comme l’un des leurs – ainsi qu’une main tendue, qu’il n’a jamais oubliée – que de retrouver ses proches et ses racines au pays, a confié être « trop vieux », à 32 ans, pour intégrer l’institution madrilène ! Une décision élégante pour un être l’étant tout autant, et qui portera très longtemps ici le titre officieux de « plus grand » et de « meilleur arrière que le club ait connu ». Et qui sera regretté par beaucoup… « Le départ de Mancisidor ? Un vrai coup dur, une perte sensible pour les Girondins, dont la magnifique défense va être sérieusement entamée. Une nouvelle qui va faire pas mal de bruit à Bordeaux et dans toute la France ! », comme l’exposait en amont « Football Association », dans son édition 16 février 1942.

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Jaime Mancisidor fait partie de ces joueurs qui ont écrit l’histoire des Girondins de Bordeaux. Celle avec un grand « H ». Celle qui unit les hommes, au-delà du sport et des frontières (comme ce fut aussi le cas de Santiago Urtizberea), à travers les siècles et les générations et ce, bien après leur propre existence terrestre. Celle qui vit encore, aujourd’hui, à travers notre mémoire et dont les liens avec ses descendants (trois générations), installés en Guipúzcoa, sont toujours aussi forts. De sincères et passionnés fidèles, à jamais reconnaissants envers un club français (et inversement) qu’ils soutiennent, portentdans leur cœur jumel, et qu’ils encouragent toujours. Plus de quatre-vingts ans plus tard...
 

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