1980-1985 : Les premières glorieuses

lundi 14 juin 2010 - 10h58

La mise en place d’une politique ambitieuse
 

Pour bien comprendre ce qui va suivre, il faut revenir un peu en arrière. Exactement en 1974. Les girondins disposent d’un nouveau trésorier. Il s’appelle Claude Bez. Le 1er août 1978, il devient président du comité de gestion du club, en remplacement de Jean Roureau. Le grand patron des Girondins c’est lui. Dès lors, rien ne sera trop beau pour les footballeurs Bordelais. Les meilleurs français porteront, un jour ou l’autre, le maillot « marine ».

Pour le Mundial espagnol de 1982, parmi les 22 sélectionnés français, six seront bordelais : Trésor, Girard, Lacombe, Giresse, Tigana et Soler. Au total, Bordeaux aura huit représentants en Espagne puisqu’à ces six, il faudra ajouter Pantelic le Yougoslave et Kourichi l’Algérien. Et il ne s’agit là que d’un exemple parmi d’autres. Mais une grande équipe ne se battit pas sur un simple coup de baguette magique. Il faut du temps. Claude Bez le sait. Il prévient que trois ans seront nécessaires pour monter une formation susceptible de disputer une Coupe d’Europe et, surtout, de rester au sommet.

Le pari sera tenu. Les Girondins seront le club français de la décennie 80 ! 

Dans un premier temps, Bordeaux va donc recruter à tour de bras. Guesdon, Redon, Tota, Toko et Delachet arrivent lors de l’été 1978. Il faut aussi un entraîneur. Il est d’abord question de l’allemand Kramers. Puis de Helenio Herrera en personne. Ce sera Luis Carniglia.

Il entre bien dans le cadre de la nouvelle politique de grandeur du club. Comme entraîneur, cet ancien footballeur de belle race a gagné trois Coupes Intercontinentale avec la Roma. Sa première saison à Bordeaux sera satisfaisante. Bordeaux est deuxième.

C’est mieux que lors des saisons précédentes. Mais ce n’est pas suffisant. Nouveau chambardement l’été suivant. Ce sont maintenant des internationaux qui visent les Girondins. Soler, Lacombe, Gemmrich et Sahnoun posent leurs valises à Bordeaux. Lacuesta et Thouvenel aussi.

Mais le football a ses caprices. Au début de la saison 1979/80, ça va mal à Bordeaux. Tellement que Luis Carniglia repart pour son Argentine natale dès l’automne. Après un court intérim, assuré par Bernard Michéléna, Raymond Goethals prend les commandes. Tous deux remettront le navire à flot. Bordeaux est sixième. C’est mieux.

Jacquet remplace Goethals
 

Mais c’est insuffisant. Raymond Goethals s’en va. Aimé Jacquet arrive. Il sera l’entraîneur des Girondins jusqu’au…13 février 1989. Neuf ans. Record battu. Cette fois c’est bien parti. L’Europe arrive à l’issue de la saison 1980/81. Pour la première fois depuis 1969. C’est mieux. Mais c’est insuffisant. Alors Bordeaux continue à meubler son milieu de terrain. 

Fin Juin 1980, Aimé Jacquet, qui vient de sauver Lyon de la relégation, arrive à Rocquevielle pour prendre en main le destin des Girondins. Arrivent également de nouveaux joueurs : René Girard, François Bracci, ainsi que Jean Fernandez et Marius Trésor, qui quittent l'O.M. relégué en D2. Tous les ingrédients sont réunis pour partir à la conquête de l'Europe. 

Jacquet impose son 4-4-2, ce qui implique que Soler et Gemmrich, pourtant tous deux internationaux, alterneront sur le banc, puisque Lacombe est titulaire indiscutable. En défense, Trésor et Bracci retrouvent une seconde jeunesse et une envie de jouer extraordinaire. Bilan : les Girondins terminent troisièmes de la saison 1980-1981 et décrochent leur billet pour la coupe de l'UEFA ! 

Ils sont en revanche victime d'un écroulement spectaculaire en coupe de France. En quarts de finale, Strasbourg atomise Bordeaux 5-1 à Lescure puis 4-0 à la Meinau ! C'est d'autant plus surprenant qu'aux tours précédents, les Girondins avaient dynamité les Angevins 4-1 et 6-0, puis les Nantais 4-1 à Marcel-Saupin et 6-4 à Lescure ! 

Lors de l’été 1981, c’est Tigana. L’Europe s’arrête à Hambourg pour Bordeaux. Le championnat se passe bien. Bordeaux est quatrième. C’est mieux. Mais c’est insuffisant. Specht, Domenech, Muller et Memering viennent grossir l’effectif. Cette fois Bordeaux terminera deuxième derrière Nantes. 

L'affaire Pantelic (1982)
 

Après ce beau résultat, il faut confirmer. Van Straelen s'en va, il faut donc un milieu de terrain. Et là, les Girondins réalisent une affaire fantastique. Pour deux millions de Francs, somme jugée énorme à l'époque, ils rachètent à Lyon les 5 ans de contrat de Jean Tigana ! Par la suite, bien des clubs offriront plus de dix millions pour Jeannot, sans succès... 

Pour renforcer l'axe central dans l'optique des joutes européennes, Nourredine Kourichi est recruté comme stoppeur. Enfin, dans les buts, on note l'arrivée remarquée du portier de l'équipe nationale yougoslave, Dragan Pantelic. 

Pantelic se fera rapidement remarquer en France. Doté d'une frappe monstrueuse (il a déjà marqué un but sur un dégagement des 6 mètres...), il a la particularité de tirer les pénalties. Il en marquera d'ailleurs 2 avec Bordeaux. Malheureusement, sa carrière se terminera plus vite que prévu. Le 16 Avril 1982 à Lescure, Lens bat Bordeaux 1-0 sur un but entaché d'un hors-jeu. La sortie des équipes est difficile, et dans le couloir menant aux vestiaires, un juge de touche reçoit un coup de pied. Il se retourne et frappe celui qu'il croit être son agresseur : Dragan Pantelic ! qui s'écroule, le cuir chevelu ouvert. Pantelic niera toujours avoir frappé le juge de touche, ce que des témoins confirment; il n'en sera pas moins suspendu 1 an, ce qui précipitera son retour en Yougoslavie... 

Cette suspension donnera lieu à un "gag". Pour protester contre la suspension de Pantelic, les Girondins décident de jouer leur dernier match, à Nantes, sans gardien ! C'est Giresse (1m63) qui porte le maillot numéro 1, mais il joue "goal volant", remplacé dans ce rôle par Trésor à l'heure de jeu !!! Bilan : 6-0 pour Nantes, ce qui n'est pas si mal après tout... 

Mais la saison 1981-1982, ce n'est pas que l'affaire Pantelic. C'est aussi la saison où il faut confirmer, c'est surtout la première participation européenne de Bordeaux depuis 1970. 

Au premier tour de cette coupe UEFA, Bordeaux élimine sans problème les islandais de Vikingur Reykjavik (2 fois 4-0). Au second tour, les choses se gâtent, puisque c'est Hambourg et ses Hrubesh, Kaltz, Memering, Jacobs,... Premier match à Bordeaux, remporté 2-1 par les Girondins. Mais c'est insuffisant, puisqu'au retour les allemands gagnent 2-0. Bordeaux sort la tête haute, éliminé d'un petit but par ce qui s'avèrera être le finaliste de l'épreuve... 

En Championnat, les Girondins confirment le bon résultat de la saison passée, puisqu'ils terminent quatrièmes et son donc à nouveau qualifiés pour la C3. En coupe de France, le parcours est plus qu'honorable, puisqu'ils ne s'inclinent qu'en quarts de finale, en prolongation, face au futur vainqueur Paris Saint-Germain. 

1982, c'est aussi l'année du Mundial espagnol. Bordeaux envoie 8 joueurs dans cette épreuve : Pantelic et Kourichi pour leurs pays respectifs, Trésor, Girard, Giresse, Lacombe, Tigana et Soler avec les Bleus. Ces derniers, emmenés par Platini, réalisent une Coupe du Monde fantastique, avec en point d'orgue la tragique demi-finale de Séville contre la R.F.A. . Le monde entier découvre le milieu de terrain magique Platini-Giresse-Tigana; c'est surtout l'explosion au niveau international d'Alain Giresse. 

Le tour de chauffe
 

Pendant le Mundial, cela bouge à Bordeaux. Tout d'abord, le lieu d'entraînement passe de Rocquevielle à la plaine des sports du Haillan. Ensuite, il faut pallier aux départs de Pantelic, Kourichi, Soler et Gemmrich. C'est donc l'arrivée de deux allemands, Caspar Memering au milieu et Dieter Müller en attaque. En stoppeur, Léonard Specht remplace Kourichi, épaulé par Raymond Domenech. Le jeune espoir Richard Ruffier remplace Pantelic dans les cages, tout est prêt. 

La Coupe d'Europe propose aux Girondins des adversaires coriaces. Au premier tour, les Allemands de l'Est de Carl Zeiss Iena battent les Girondins 3-1 à l'aller chez eux, mais se font punir 5-0 à Lescure, 3 buts de Müller et 2 de Giresse. Au tour suivant, ce sont les Yougoslaves du Hajduk Split ! Ils sont sans pitié à l'aller. Bordeaux ouvre pourtant le score, mais craque par la suite. Bilan : 4-1 pour Split. Mais les Girondins trouveront les forces pour renverser la situation. Le match retour à Lescure est somptueux, et Bordeaux se qualifie en l'emportant 4-0. Malheureusement, au tour suivant, les Roumains de Universitatea Craiova la jouent vicieuse et physique, durcissent le jeu sans se faire sanctionner. Bilan : 1-0 pour Bordeaux à Lescure, mais 2-0 pour Craiova après prolongation en Roumanie. 

En Championnat comme en Coupe, Bordeaux cède devant des Nantais intenables. Les Canaris s'imposent 2 fois en championnat (qu'ils remportent avec 10 points d'avance sur les Girondins), ainsi qu'en huitièmes de finale de la Coupe (0-0 puis 4-0). C’est mieux. Mais c’est insuffisant. 

Tusseau, Battiston et Zénier arrivent en renfort. Delachet reprend du service dans les buts, Patrick Battiston quitte le Forez pour la Gironde, Thierry Tusseau fuit les Canaris pour rejoindre les Marine et Blanc. Les bordelais vont pouvoir se concentrer sur le championnat : en effet, ils se font sortir de la C3 dès le premier tour, par les solides allemands de l'Est du Lokomotiv Leipzig. Les allemands s'imposent deux fois, 3-2 à Lescure sur trois contres meurtriers, puis 4-0 les doigts dans le nez au retour. 

Cette fois, ce sera la bonne. Bordeaux est Champion
 

Marius Trésor blessé, Patrick Battiston prend le rôle de défenseur central, et conduit les Girondins à leur premier titre, non sans mal. A la trêve, pourtant, Bordeaux possède 5 points d'avance sur Monaco. Mais à la reprise, c'est le blocage (une situation qui se répètera souvent par la suite). Les Girondins perdent des points contre des petites équipes. Monaco revient, bat Bordeaux le 6 Avril et passe en tête. 

A quatre journées de la fin, Monaco possède 1 point d'avance, mais le goal average est largement à l'avantage de Bordeaux. La fin de championnat va être terrible! 

Premier épisode le 14 Avril. Monaco l'emporte à Strasbourg, Bordeaux bat le PSG à Lescure. Avantage Monaco, d'autant plus que Giresse est foudroyé par un énorme claquage à la cuisse et ne disputera pas la fin du championnat. 

Deuxième round le 21 Avril. Monaco l'emporte à domicile contre Rouen, tandis que Bordeaux réalise une superbe performance en s'imposant 4-1 à Auxerre, troisième. Monaco a toujours l'avantage, mais les Girondins ont mis la pression. Elle sera fatale aux monégasques. Le 26 Avril, ils font match nul 1-1 à Toulouse tandis que Bordeaux bat Bastia 2-1. 

La dernière journée se déroule le 2 mais 1984. Les données, avant le match, sont simples.

Bordeaux et Monaco sont à égalité de points (52). La différence de buts est largement favorable aux Bordelais (+37 contre +26). Bordeaux joue à Rennes et Monaco reçoit Nantes. Monaco gagne (3-0). Bordeaux aussi grâce à deux buts de Lacombe et Muller (2-0). Les Girondins sont Champions de France pour la première fois depuis 1950 ! En revanche leur carrière européenne aura été brève (élimination par Leipzig, dès les 32èmes).

Etre Champion, c’est beau. Mais il faut rester au sommet. C’est l’enjeu fixé par Claude Bez en 1978. Bordeaux va réussir. Il avait attaqué cette saison 1984/85 en champion. Il la terminera aussi. Cette fois avec deux points d’avance sur Nantes. Parallèlement, sa carrière en coupe d’Europe sera exceptionnelle. Elle s’achèvera le 24 avril 1985 en demi-finale, après avoir éliminé Bilbao, Bucarest, et Dniepropetrovsk. Battus par la Juventus de Turin (o-3), les Girondins feront trembler les Turinois de Platini au retour (2-0).

L'année de la Juve (1985)
 

Au Championnat d'Europe 1984, la France réalise un parcours sans faute, avec cinq girondins dans ses rangs. Seul accroc : la demi-finale face au Portugal, remportée dans les dernières secondes de la prolongation. A l'origine des deux buts portugais : Fernando Chalana. Bez craque et casse sa tirelire pour engager la merveille de Benfica. Ce sera le plus gros échec de l'histoire du club... 

Au cours d'un banal match de Coupe de la Ligue à Limoges, Chalana est victime d'une déchirure à la cuisse. Il ne cessera jamais de rechuter. En deux saisons il ne jouera que 12 fois en championnat avec Bordeaux. Quel dommage... 

Domenech et Zénier s'en vont, et un renfort de choix arrive dans les buts bordelais: Dominique Dropsy. En route pour l'Europe et pour un nouveau titre ! 

Forts de leur expérience, les Girondins vont admirablement gérer leur parcours en C1, sachant se contenter de la plus petite des marges. Au premier tour, ils éliminent le voisin de l'Athletic Bilbao (3-2 à Lescure, puis 0-0 à San Mames). En huitièmes de finale, c'est le Dinamo Bucarest qui subit la loi des bordelais après prolongation (1-0 à Lescure, 1-1 à Bucarest). 

Les quarts de finale contre Dniepropetrovsk vont être épiques. Les soviétiques réalisent le nul 1-1 à Lescure grâce à leur gardien Krakovsky. Le retour faillit ne jamais avoir lieu... En effet, les autorités de l'URSS multiplient les difficultés car Dniepropetrovsk est "ville interdite" ! Finalement, le match a lieu à Krivoï-Rog et les Girondins arrachent le nul 1-1. La prolongation ne donne rien, on en arrive aux tirs au but. Chalana donne la victoire aux Marine et Blanc, en tirant son pénalty du pied droit (alors qu'il était gaucher) ! 

La demi-finale sera le sommet de l'histoire des Girondins, jusqu'en 1996 du moins. L'adversaire : la Juventus de Turin de Michel Platini !! avec Agnelli, Rossi, Cabrini, Scirea, Tardelli, Boniek... 65151 personnes payantes au Stadio Communale de Turin pour le match aller, assistent à la victoire 3-0 des Bianconeri. Pour ce match, Jacquet a fait un choix curieux : pas de marquage individuel sur Platini. Du coup, il offre deux buts et marque le troisième. Il faut dire que les bordelais ont concédé le premier but sur une mésentente incroyable en défense, et que René Girard a du quitter ses partenaires après 32 minutes de jeu, blessé. 

3-0, les carottes semblent cuites. Et pourtant, Bordeaux a bien failli renverser la situation... Le 24 Avril 1985, 42000 personnes se tassent au Parc Lescure (record d'affluence). Les turinois sont pris à la gorge d'entrée. Müller ouvre la marque à la 25ème minute, mais les italiens resserrent la garde. Pourtant, Patrick Battiston, d'un tir fulgurant d'au moins 25 mètres, porte le score à 2-0 à la 80ème ! Les dix dernières minutes sont héroïques, Tigana a la balle de match au bout du pied à deux minutes de la fin mais rate. La Juve se qualifie, mais d'extrême justesse. Le 29 Mai au Heysel, les coéquipiers de Platini battent Liverpool 1-0 en finale, résultat anecdotique en regard des dizaines de morts dans les tribunes... 

Le championnat, lui, a été beaucoup moins serré que le précédent. Bordeaux accumule les points avec régularité, battant deux fois les rivaux nantais. Au bilan, les Girondins sont champions avec 3 points d'avance sur Nantes, et un total impressionnant de 59 points. 

Bordeaux est alors à son apogée. Il obtiendra en 1987 des résultats pour le moins aussi bons. Mais jamais son football n’atteindra ce même niveau. Bordeaux méritait pour le moins, autant que la « Juve » d’être présent le 29 mai au Heysel pour l’ultime rendez-vous face a Liverpool. Mais peut-on le regretter lorsqu’on sait ce qu’il s’y passe ?

La saison 1984/85 a été fabuleuse. La suivante le sera moins. Bordeaux doit rapidement constater que le championnat lui échappe. La Coupe d’Europe s’achève, pour lui, dès le premier tour face aux Turcs de Fenerbahce. Mise à part l’arrivée d’Uwe Reinders, le recrutement de l’été se révèle modeste. Les Pascal, De Bono, et Malbeaux ne sont pas de la même pointure que Muller, Memering, Martinez voir Audrain les partants. Bordeaux seulement troisième en championnat va pourtant enlever sa deuxième finale de Coupe de France. 

 

Diaporama