Les Girondins, victorieux de la Coupe de France, viennent de connaître la gloire. 1941/42 sera, plutôt, une saison de transition. 5ème en championnat. Battus par le Red Star en demi-finale de la Coupe de France, zone occupée. L’évènement sera le départ de BENITO DIAZ. BENITO c’est le technicien de l’équipe. C’est aussi le psychologue, le masseur, le médecin, l’accompagnateur, le manœuvre des Girondins. C’est tout ! Arrivé à Bordeaux en 1936, il décide en juillet 1942, de regagner son Pays-basque espagnole natal.
Nous l’avons vu pour la dernière fois, en juillet 1982, dans une loge qui lui était réservée à vie au stade Atocha. L’équipe de France, en route pour le mondial espagnol, avait fait une halte à Saint-Sébastien. Ensemble, nous avions évoqué sa carrière aux Girondins. Il nous avait ouvert son cœur, et son portefeuille d’où il avait sorti quelques photos. Elles ne le quittaient jamais. De toutes petites photos d’amateurs jaunies par le temps. Pour Benito Diaz, elles avaient une valeur inestimable tout comme l’insigne qu’il arborait depuis 40 ans sur un des revers de son veston. C’était celui des Girondins A.S.P. Il tenait particulièrement à l’une d’elles. Elle avait été prise au Stade Municipal. De petits noirs, pas plus gros qu’une tête d’épingle, étoilaient la pelouse. « C’est le Bordeaux-Marseille de 1942. Le dernier match que Bordeaux disputa sous ma direction. Nous l’avions gagné par 5-0 » nous avait-il précisé avec fierté. Un O.M avec lequel Bordeaux allait connaître, l’année suivante, sa première grosse affaire. 1943, la zone dite libre ne l’est plus depuis le 12 novembre 1942. La France est exsangue. Se déplacer tient souvent du miracle. Les voyages de footballeurs effectués dans les wagons de 3ème classe et sur des banquettes en bois, sont interminables.
Sous le régime de Vichy, les règlements changent sans cesse. Les Girondins en font les frais, devant laisser partir leurs étrangers, le hongrois Szago, l'espagnol Artigas, et Rummerhardt. Ils finissent 5èmes du groupe Nord en 1942 et 4èmes en 1943.
Il y a néanmoins du changement, au niveau des entraîneurs : Benito Diaz est parti en 1942, remplacé sans succès par le hongrois Stern. Ce dernier laisse en cours de saison sa place à... Urtizberea, promu entraîneur-joueur. Il va mener ses troupes à leur deuxième finale de Coupe en 3 ans, et au premier accroc entre Bordelais et Marseillais...
Les Girondins jouent à Roubaix. Ils arrivent…le lendemain du jour où la rencontre devait se disputer. Les déplacements sont aussi souvent dangereux. Retour de Clermont. Le train déraille à Thiviers à la suite d’un coup de main des maquisards, Michel Homar, l’arrière droit des Bordelais, est victime d’une hémorragie à un bras. En dépit de ces conditions épouvantables, les compétitions se poursuivent. La France du football est maintenant coupée en deux et non plus en trois. Bordeaux termine quatrième de la zone nord. Lens est premier. La zone sud revient à Toulouse. Voilà les Girondins en finale de la Coupe de France. Ils ont éliminé les Red-Star (2-1), le C.A.P. (0-0 et 6-3) et Lens (2-1). Ils sont entraînés par Santi Urtizberrea. Celui qui a succédé à Benito Diaz après un court intérim assuré par le Hongrois Eugène Stern. L’adversaire est l’O.M. Les Bordelais sont rapidement menés par 2 à 0 (buts de Pironti et de Robin). Ils reviendront à la marque grâce à Rolland et à René Persillon. Pour la première fois de l’histoire, une finale de la Coupe de France va être rejouée. Du moins le croit-on au soir de ce 9 mai 1943. C’est alors que va se déclencher « l’affaire Nemeur ». Gougou Nemeur est un Nord-Africain. Il vient du Havre. Il s’y trouvait encore en novembre 1942.
Ensuite, il est arrivé à Bordeaux. Il a disputé tous les matches. Enfin presque. En championnat. En coupe. Or, à la surprise générale, l’O.M a déposé réclamation par l’intermédiaire de Jean Anfosso. « Nemeur est qualifié pour le championnat pas pour la coupe. Sa licence a été enregistré trop tard » disent les Marseillais. Les Bordelais tombent des nues. Et bientôt de haut. Les Girondins sont déclarés battus sur tapis vert. Intervention du Colonel Pascot. C’est le commissaire général aux sports. Il décide que la finale se rejouera le 22 mai au Parc des Princes. Bien sûr sans Nemeur. Les Girondins vont la perdre sans discussion (4-0).
Sur un de ses tirs victorieux, le terrible Aznar a forcé une maille des filets Bordelais. « Il a troué les filets » affirmeront certains comme si ces sortes de treillages ne comprenaient pas, déjà, suffisamment de trous !
Les Girondins viennent de perdre leur première finale. D’autres suivront. Mais ils ont des excuses. Le lundi 17 mai, c'est-à-dire cinq jours après le rendez vous du Parc, le quartier de Bacalan à Bordeaux a été écrasé par des bombes américaines. Les aviateurs visaient la base sous-marine. Trompés par le vent qui a déplacé leurs repères, ils ont largués leurs explosifs sur la population civile.il y a des centaines de morts. Beaucoup de footballeurs Bordelais habitent le coin, d’autres sont pompiers du port. C’est eux, notamment, qui sont chargés de ramasser les corps souvent déchiquetés des victimes…
En faisant rejouer la finale de la Coupe en 1943 entre Bordeaux et Marseille, le colonel Pascot vient de démontrer toute son autorité. Il va encore en faire preuve quelques semaines plus tard en créant les équipes fédérales. Ce sont elles qui vont disputer le championnat de France de D1 lors de la saison 1943/44. Montées de toutes pièces, elles sont à vocation régionale. Les Girondins ne jouent plus en D1. C’est Bordeaux-Guyenne où André Gérard fait ses débuts d’entraîneur. Ce n’est plus Toulouse F.C, c’est Toulouse-Pyrénées. Ce n’est plus l’Olympique Lillois, mais Lille-Flandre. Il y a aussi Lens-Artois qui sera champion, Paris-Ile-De-France, Paris-Capitale, Nancy-Loraine, Rennes-Bretagne, ou Marseille-Provence. Au total, elles sont seize. Ces sélections ont été formées, autoritairement, avec les meilleurs joueurs des grands clubs.
Un lot de footballeur n’a pas été attribué. Chaque équipe peut y puiser en cas de nécessité. Les Girondins qui existent toujours, perdent ainsi Gérard, Homar, Ben Ali, l’extraordinaire Mateo, Ben Arab, Rolland, Pruvot et Bakrim dont le passage avec Planté du F.C Bordeaux aux Girondins n’est pas fait sans bruit. Leur entraîneur est un alsacien : O’Skarr. Un nom plein de mystère. Aux côtés de quelques anciens comme Persillon, Depoorter, Normand, Planté, Urtizberrea, Arnaudeau, des noms nouveaux apparaissent : Mora, Fortunnel, Tylipski, et Troisième. Un colosse venu du C.S Blénod va bientôt devenir international. Il s’appelle jean Swiatek. Les girondins, nouvelle formule, vont être, pour la deuxième fois de leur existence, Champions de France Amateurs. Le 21 mai à Saint-Ouen, ils battent l’A.S Cannes, en finale (2-1 après prolongation). René Persillon et Urtizberrea sont les buteurs d’une équipe s’étant alignée dans la formation suivante : Depoorter – Arnaudeau, Swiatek, Normand, Paternotte, Domergue (le père de Jean-François) – Persillon, Planté – Urtizberrea, Troisième, Mauvillain.
La carrière des Girondins en Coupe de France est également remarquable. Grenoble-Dauphiné (1-0), Nice-Côte d’Azur (3-0) sont éliminés. Les Bordelais seront battus en quart de finale à Marseille par Nancy-Lorraine (4-3). Fortunnel et Aristeguy ont, numériquement, remplacé Mauvillain et Persillon par rapport à l’équipe championne. Nancy-Lorraine pulvérisera, en finale, Reims-Champagne (4-0) forte pourtant des Batteux, Flamion et de…Szego victorieux de la Coupe, trois ans plus tôt avec les Girondins. La France est libérée. Les équipes fédérales n’auront duré qu’une saison 1943/44. Une de trop. Le championnat 1944/45 se déroulera en deux groupes.
Bordeaux fait partie du Sud. Il terminera deuxième derrière Lyon. La guerre s’achève. Tout rentre dans l’ordre. La D1 comprend 18 clubs.
A Bordeaux, Mateo, Rolland, Nemeur, Salson, Ben Arab et Meynieu sont partis. Les joueurs bordelais, ayant depuis décembre 1945 un nouveau président –Jean Humareau a remplacé Olivier Lhoste-Clos- évitent de peu la descente. Pas la saison suivante. L’entraîneur, l’Anglais Bunyan, ancien joueur de Chelsea et d’Arsenal, paie les pots cassés. Voilà les Girondins en D2. A l’orée de la saison 1947/48, il faut tout rebâtir. Il faut un entraîneur. Bordeaux veut Benito Diaz. Saint-Sébastien ne le veut pas. Ce sera André Gérard. Il arrive de Cognac, c’est un attaquant pas encore connu. Ça viendra. C’est Edouard Kargu. Bordeaux termine cinquième. La remontée sera pour la saison suivante. Petit à petit l’équipe s’est soudée. Elle a pris de l’assurance. Il y a Swiatek, Kargu et Gallice. Il y a Mérignac et Garriga. Et aussi quelques nouveaux : André Doye (il a remplacé Arnaudeau parti en octobre pour le Stade Français), M’Barek et Camille Libar.
Ce luxembourgeois arrive de Strasbourg. Avec Kargu il va former un tandem redoutable. Rien ne leur résiste. Les Girondins inscriront 107 buts en 36 matches de championnat. 41 auront été à l’œuvre de Camille Libar. Il faudra attendre la saison 1968/69 et l’incroyable total de 55 buts inscrit par l’attaquant d’Angoulême Grizzetti pour que l’on fasse mieux en D2.
Les Girondins termineront premiers ex-æquo avec Lens. Ils remontent en D1. C’est l’essentiel. Mais le titre de Champion de France leur échappe. Ils sont devancés par les Lensois au goal average. Lens a marqué 64 buts et en a concédés 27. Bordeaux en a inscrits 107 et en a encaissés 49. la différence de buts est donc favorable à Bordeaux (+58 contre +37 à Lens) direz-vous. Oui mais le règlement de l’époque précise que c’est le rapport entre les buts marqués et ceux encaissés qu’il faut retenir. Et 64 divisé par 27 donne 2,37 et 107 par 49 seulement 2,18. Le spectacle, décidément, ne paie pas toujours.
Voilà les Girondins en D1. Leurs ambitions sont modestes lorsqu’ils attaquent la saison 1949-50. D’autant que celle-ci commence plutôt mal à Marseille. Bordeaux y est défait (3-0). Un seul joueur est venu renforcer les Bordelais. Il est encore trop tôt pour mesurer l’extraordinaire importance que prendra cette arrivée. « Sous licence amateur » rappelle André Saint-Cluque dans le Livre d’Or du Club. Tout démarre à l’occasion d’un France-Hollande B disputé à Bordeaux au printemps 1949. Les français se promènent (5-0). Mais un attaquant hollandais a éclaboussé de sa classe le match. Il a été déjà dix fois international. Il n’est pas grand. Chauve. Plutôt bedonnant. Ses cuisses sont énormes. Il n’est plus très jeune (29 ans). Mais il a tapé dans l’œil de Jean Pujolle, le président des footballeurs girondins. Il part à sa recherche. Il le découvre à La Haye où il est laveur de vitres. Ce fabuleux footballeur s’appelle Hamberthus De Harder.
Il est délicat de comparer les mérites de sportifs appartenant à des générations différentes. Mais il n’est pas excessif d’affirmer que De Harder pris autant d’importance sur les résultats des Girondins qu’en eurent, par la suite, sur ceux de leurs équipes respectives, des étoiles de la dimension de Kopa, Cruyff, Di Stephano, Pelé, Platini ou Giresse.
Berthus De Harder est un attaquant incomparable. Au sens propre du terme. On ne peut le comparer à personne. C’est encore vrai aujourd’hui. C’est un buteur. C’est un passeur formidable. Il inscrira 21 buts lors de sa première saison. Il en offrira pour le moins autant à ses petits camarades. C’est un clown. C’est un artiste. C’est un joueur d’instinct. Il invente des feintes. Ensuite, il est bien incapable de les expliquer. Il ne sait pas. Il ne sait plus…
Berthus De Harder devient l’idole du public bordelais. Le speaker de Lescure s’en est aperçu. Il joue avec les nerfs des spectateurs. Lorsqu’il annonce la composition de l’équipe bordelaise, il énumère : n°9 Kargu, n°10 Mustapha, un silence. Il reprend : n°11 et ailier gauche, De Harder. Un long frémissement court alors les travées. C’est l’extase.
Les Bordelais vont réussir de mémorables cartons. Pour Reims et le Racing, c’est 4-0. St-Etienne est torpillé 5-2. Lens s’enfonce 5-1. Nancy coule 5-0. Strasbourg s’abîme 6-0. Montpellier sombre : 7-0. Le public chavire. Mais lui, c’est de bonheur.
A la fin des matches aller, les Girondins sont troisièmes. A six points de Lille le premier. Le 19 mars 1950, ils dépassent les Nordistes au goal-average. Ils sont champions de France avec 6 points d’avance sur les Lillois. C’est leur premier titre en pro. La meilleure attaque, c’est eux avec 88 buts. La meilleure défense, c’est eux avec 40 buts. Pour la première fois de l’histoire, une équipe venant de montrer de D est championne en D1. Entraînée par André Gérard la formation type est la suivante :
Depoorter ou Villenave - Garriga, Swiatek, Mérignac - M’Barek, Gallice, Persillon, Libar – Kargu, Mustapha, De Harder.
Les Girondins représenteront la France en Coupe Latine. Cette épreuve a été créée l’année précédente. Elle réunit les Champions d’Italie, d’Espagne, du Portugal et de France. Cette deuxième édition a lieu au Portugal. Bien que lourdement handicapés par les absences de leurs deux gardiens : Depoorter et de Villenave (c’est le jeune Guy Astresses qui joue) et de Libar, les Bordelais éliminent l’Atletico de Madrid (4-2). Mais ils perdent De Harder blessé au genou.
Le 11 juin, Bordeaux affronte Benfica en finale. Chez lui. A Lisbonne. Match nul (3-3). Il faut rejouer. Les 18 juin, les deux adversaires se retrouvent. Kargu ouvre la marque. Benfica égalise dans les dernières secondes. Prolongation. Elle ne donne rien. La Coupe se jouera au finish. Celui qui marquera le premier gagnera. Ce sera Benfica (2-1). Cette dernière rencontre aura duré… 2h25.
Les Bordelais sont déçus. Mais la blessure de De Harder aura permis à un attaquant, jusque-là resté dans l’ombre, de se révéler pleinement. Il s’appelle André Doye. Il deviendra international. Il va bientôt former un tandem merveilleux avec De Harder.
Pourtant malgré l’arrivée, au cours de l’été, d’Henri Baillot un attaquant de haute lignée, la saison 1950/51 sera simplement moyenne. Bordeaux termine sixième en championnat. Sa carrière en Coupe de France ne dépasse pas les 1/16èmes de finale par la faute du tandem nancéien Piantoni-Delabarrière. Le retour des grandes émotions sera pour la suivante.