Sacré Marius, sacré mariage !

Marius Trésor. Monument.

Marius Trésor, idôle de toute une génération, a marqué l'histoire des Girondins et pas seulement par ses performances sur le terrain.

Dans la mémoire collective, le « grand » Marius Trésor a joué longtemps aux Girondins de Bordeaux. Mais tout cela est… faux ! Ou du moins, très relatif, puisque le défenseur central a porté les couleurs marines et blanches durant quatre saisons ; seulement, serait-on donc même tenté de dire… Ce qui est vrai, c’est que le légendaire défenseur central de l’Équipe de France a évolué ici de 1980 à 1984, et qu’il n’en est plus jamais reparti… 

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Un pari, une parole

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Avant d’embrasser une carrière de formateur, d’entraîneur, de superviseur, de consultant-télé ou même d’attaché de presse, Marius Trésor a donc été joueur. Et quel joueur ! Une légende, on l’a dit, internationale. Un modèle, aussi, dans son style, une référence à son poste. Arrivé en Gironde en provenance de l’Olympique de Marseille (avec qui il a gagné la Coupe de France en 1976, mais où son quotidien était devenu difficile, en raison de profonds désaccords survenus avec les dirigeants d’un club relégué en fin de saison en Division 2) au début des années 1980, en compagnie de François Bracci – avec lequel il a évolué chez les Bleus – et Jean Fernandez, il signe en même temps que René Girard (Nîmes Olympique) et Aimé Jacquet (Olympique Lyonnais). Associé en défense centrale avec le premier nommé, il s’intègre naturellement dans un collectif comprenant les Thouvenel, Rohr, Giresse, Lacombe Gemmrich ou Soler, pour les plus illustres. Et au milieu de ces internationaux confirmés ou en devenir, il livre de belles prestations, des performances de haut niveau. Pas mal tout de même, pour un joueur qui affiche plus de trente années au compteur, et que l’on donnait quasi fini pour le football, du côté du Sud-Est…

Car après un transfert manqué au F.C. Bayern Munich et quelques mois sans jouer, il retrouve de sa superbe. Le mérite lui en revient, mais c’est également le fait du président Bez et de son staff dirigeant, qui ont cru en lui. Et c’est un pari qui unit les deux hommes et, surtout, leur parole. Le « deal » est simple : l’un propose un contrat avec paiement au match, et reconductible chaque année, et l’autre fait tout pour que le club soit européen en fin d’exercice ! Il faut alors se rappeler que Bordeaux n’a pas participé à une compétition européenne depuis plus de dix ans…

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Lumière et titres

Son entrée en marine et blanc, il l’honore, titulaire, à Lescure. C’est face à l’A.S. Saint-Étienne de ses collègues (ou futurs) de l’Équipe de France : Patrick Battiston, Gérard Janvion, Bernard Gardon, Christian Lopez, Michel Platini, Jean-François Larios, Jacques Zimako ou Laurent Roussey, le 24 juillet 1980 (1e journée de Division 1). Et ses débuts se soldent par une belle victoire (3-0). Les Verts seront sacrés champions de France au mois de juin suivant…

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Lors de sa première saison au Stade Municipal, le Guadeloupéen, qui a fait le bonheur des plateaux de télévision avec son titre et tube tropical « Sacré Marius » en 1978, est de nouveau sous le feu des projecteurs. À tel point que les siens, qui terminent à la troisième place du championnat derrière les intouchables A.S. Saint-Étienne (1e) et F.C. Nantes (2e), s’offrent l’Europe, via la Coupe de l’U.E.F.A. (C3) ! La lumière revient sur lui, l’état de grâce aussi. Et c’est logiquement que le gaillard est régulièrement rappelé chez les Tricolores. En même temps, focus est fait sur le club, qui affiche désormais de sérieuses ambitions nationales et continentales. Les Pantelić, Kourichi, Tigana, Specht, R. Domenech, D. Müller, Tusseau, Zénier, Hanini, entre autres, sont venus garnir les rangs d’un effectif déjà bien fourni en joueurs de talent, et effrayer un peu plus les adversaires…
En 1982, les Girondins se classent 4es quand, en 1983, ils atteignent le 2e rang d’une D1 qui voit bien que l’attention se focalise désormais presque exclusivement sur un blason atypique, dont le « V » va bientôt (re)signifier victoire(s)… Parce qu’en 1984, c’est la récompense ultime, avec un titre de champion de France à la clé, glané avec brio au terme d’un incroyable suspense. En effet, pour quelques buts inscrits en moins, l’A.S. Monaco, qui termine à égalité de points avec les Girondins, se fait coiffer sur le rocher ! C’est le second titre du club dans la catégorie, après celui de 1950. 
Ce n’est donc plus là une simple équipe de qualité, mais une armada taillée pour le combat et la gagne. Et pour le succès final, bien entendu. 

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L’Europe pour contrat

Sur la scène européenne, celui-ci se dessine progressivement. Giresse, Trésor et les leurs éliminent le Vikingur Reykjavik, champion d’Islande en titre, et Marius Trésor marque un but au cours de chacune des deux rencontres (0-4 et 4-0). Mais Bordeaux se fait sortir en 16e de finale de la C3 en 1981-1982, par le Hambourg S.V. (qui sera finaliste de l’épreuve) de Frantz Beckenbauer, Horst Hrubesch, Manfred Kaltz et Caspar Memering. De grands noms internationaux qui vont en appeler bien d’autres… 

Ainsi, la saison suivante, les Marine et Blanc franchissent un tour supplémentaire, mais chutent en 8e de finale de la même compétition face au C.S. Universitatea Craiova, après avoir successivement sorti le F.C. Carl Zeiss Jena et l’H.N.K. Hajduk Split ; des clubs solides et réputés du glacial « bloc de l’Est ». En 1983-1984, c’est un adieu dès les 32es de finale (et premier tour pour les Girondins) qui sanctionne la participation éphémère des joueurs d’Aimé Jacquet. Encore une fois, ce sera face à une formation (est-) allemande : le F.C. Lokomotive Leipzig, que le club retrouvera sur sa route quelques années plus tard…
Ce sera aussi la dernière campagne européenne de Marius qui, victime de problèmes de santé récurrents (dos, genoux) et contraint de passer plusieurs fois en salle d’opération, ne terminera pas la saison ; son ultime apparition officielle sous le maillot verticalement strié s’effectuera le 19 novembre 1983 à Bastia, face au Sporting de l’entraîneur girondin Antoine Redin (1-3). Une victoire en guise d’adieu, comme pour définitivement saluer avec élégance et panache ce merveilleux joueur, charismatique, classieux, puissant, musculeux, à l’engagement total – mais dont la correction est exemplaire –, autant qu’au garçon charmant, humble et rayonnant dans la vie, qu’il est toujours aujourd’hui. 

Le dernier rempart

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Ce défenseur, dans le poste qu’il a occupé à Bordeaux et chez les Bleus, et qui est aussi le défenseur de certaines valeurs, n’a jamais rien lâché, comme il nous le confiait il y a peu. « J’ai arrêté en 1984, mais même en fin de carrière, ma façon d’aborder les matches n’avait pas changé. Je suis toujours entré sur un terrain avec la ferme intention de donner le meilleur de moi-même, et de permettre à mon équipe d’encaisser le moins de buts possibles, en étant un rempart. Et je ne pouvais l’être qu’avec l’aide de mes coéquipiers ; et pas que de la défense, mais de l’équipe en général. Parce que l’on sait qu’une équipe performante ne peut l’être que si tout le monde met la main à la pâte. On dit souvent que la meilleure défense commence par l’attaque, et que la meilleure attaque commence par la défense... Alors on essayait d’apporter le meilleur de nous-mêmes pour obtenir le meilleur résultat, mais ce n’était pas toujours possible car il y avait quand même des adversaires pour contrarier notre jeu… Ceci étant, chaque fois que je suis entré sur la pelouse, je l’ai fait avec conviction et détermination, pour gagner. »

Et l’ultime clin d’œil du destin, c’est cette victoire finale signée lors de la 38e journée de D1 à Rennes, où les siens (Christian Delachet, Léonard Specht, Jean-Christophe Thouvenel, Gernot Rohr, Patrick Battiston, Raymond Domenech, René Girard, Caspar Memering, Jean Amadou Tigana, Dieter Müller, Bernard Lacombe)* s’imposent nettement (0-2), et qui sacre pour l’éternité, en championnat, ce précieux Trésor, pour la seule et unique fois de sa carrière métropolitaine : sacré Marius, donc ! Ça ne s’invente pas… 

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Depuis près de 40 ans, celui qui a été élu en 2004 parmi les 100 joueurs les plus forts de l’Histoire du football par la FIFA, qui a revêtu la tunique marine et blanche à 116 reprises et inscrit 5 buts sous celle-ci (toutes compétitions confondues), arpente les terrains de la plaine des sports du Haillan et de la région, avec toujours la même passion, la même fidélité et la même fibre bordelaise.

*Cette saison-là, dans l’effectif bordelais, figurent aussi : Michel Audrain, Denis Bourdoncle, Bernard Gimenez, Alain Giresse, Hassan Hanini, Bruno Lippini, Antoine Martinez, Richard Ruffier, Thierry Tusseau, Bernard Zénier. 


Équipe de France

Le Trésor d’une nation

D’une certaine manière, Marius Trésor, c’est l’Équipe de France. Ou l’inverse. Voire la France, même, dans certaines contrées du globe. Et dans l’imaginaire collectif, « Marius », c’est un but de la tête inscrit en 1977 face au Brésil en match amical, au Maracanã de Rio de Janeiro, dans le temple mythique du football mondial et devant un public subjugué… C’est une reprise de volée assenée sous la barre transversale d’Harald Schumacher, portier maudit de la sélection de R.F.A., en demi-finale de Coupe du Monde 1982… C’est une panoplie de tacles glissés aussi puissants que propres, dans le jeu. C’est une silhouette d’athlète, maillot sur short, et dont la musculature imposante et luisante se révèle sur des chaussettes tricolores baissées à hauteur de malléole, et vierges de protège-tibias ! Bref, Marius Trésor, ce sont des images, des visions, des flash-back, de magnifiques souvenirs. Un modèle auquel l’on s’est identifié dans l’enfance aussi, pour certains, quand il incarne une forme de réussite sociale, pour d’autres. C’est l’exemplarité. C’est la Juventus de Sainte-Anne, en Guadeloupe, où il a été formé au poste d’attaquant, l’A.C. Ajaccio de ses débuts métropolitains, l’Olympique de Marseille où il a joué durant huit saisons, ou les Girondins de Bordeaux, avec lesquels il a achevé sa carrière. Mais dans tous les cas, c’est une sorte de madeleine de Proust du footballeur, pour ne pas dire du sportif, tout court. Une certaine idée de la gagne, du romantisme, du panache et de la chevalerie à la française, aussi. Mais surtout, c’est une redoutable efficacité au poste. Celui de défenseur central, libéro, auquel on l’admire, même s’il a débuté en sélection à celui de latéral gauche… 

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« La garde noire »

Après un bref passage en Espoirs, en 1971, Georges Boulogne, sélectionneur des « A », le convoque en fin d’année pour disputer une rencontre comptant pour la qualification au Championnat d’Europe des Nations 1972. Titulaire, il affronte la Bulgarie au stade Vasil-Levski de Sofia, le 4 décembre, devant 18 000 spectateurs. Georges Carnus, Jean Djorkaeff, Henri Michel, Bernard Bosquier, Jacques Novi, Georges Lech, Michel Mézy, Bernard Blanchet, Hervé Revelli, Charly Loubet, Louis Floch et Georges Bereta l’accompagnent ce jour-là. Du beau monde, qui n’empêchera cependant pas la défaite (2-1/But de Blanchet), et qui ne participera pas à l’Euro, car éliminé en poule… Mais pour Marius, c’est parti ! Et pour longtemps… 

Peu de temps après, il est associé en défense centrale à Jean-Pierre Adams, joueur prometteur du Nîmes Olympique ; c’est au Brésil, pour un 0-0 face à l’Argentine, en amical, le 25 juin 1972. Devenue « redoutable » au fil des matches, et des ans, cette charnière se mue en « garde noire » et fait office de référence en la matière. Elle est respectée, contemplée et crainte par bon nombre d’attaquants adverses… Puis, à l’aube des années 1980, Marius va l’être dans l’axe à d’autres excellents joueurs tels que Maxime Bossis, Gérard Janvion, Christian Lopez, Patrice Rio, Philippe Mahut ou Yvon Le Roux, notamment, ainsi qu’à ceux qu’il fréquentera aux Girondins de Bordeaux : François Bracci, Patrick Battiston, Raymond Domenech ou Léonard Specht. Pour le meilleur et le… meilleur, tant chez les Bleus, avec lesquels il va disputer la Coupe du Monde en Espagne (en 1982), que chez les Marines !

Héros libéro ! 

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Après le Mondial 1978 en Argentine, où la France se fait sortir lors du premier tour, et suite aux non-qualifications pour celui de 1970 au Mexique, et pour les Euros 1972 (Belgique), 1976 (Yougoslavie) et 1980 (Italie)*, le néo-Bordelais va enfin pouvoir s’exprimer dans un tournoi majeur. Certes, il a plus de 32 ans, mais en dépit de blessures liées à l’usure du temps et aux efforts physiques que requiert le très haut niveau, l’Antillais est solide ! Et après Ştefan Kovács – et comme en 1978, où il l’avait nommé capitaine – c’est Michel Hidalgo, le sélectionneur, qui lui confie les clés du coffre fort. Bilan : 7 matches joués sur 7, tous en tant que titulaire, 3 en qualité de capitaine (dont une fois après avoir récupéré le brassard, suite à la sortie de Michel Platini, face au Koweït), et une 4e place dans la compétition. Aux côtés de René Girard, Alain Giresse, Bernard Lacombe, Gérard Soler, Jean Amadou Tigana et Patrick Battiston (A.S. Saint-Étienne), qui sera son coéquipier à Bordeaux, au mois d’août suivant.

Mais le clou du spectacle, c’est bien évidemment cette volée magistrale consécutive à un centre d’Alain Giresse, qui élimine potentiellement l’Allemagne de l’Ouest (92e/2-1), avant que cette dernière ne se donne les moyens d’accéder à la finale, via deux réalisations et une série de tirs au but entrée dans la légende de la compétition (3-3, 5 t.a.b. 4) et du sport. À cet instant, il devient le héros d’une nation, symbole à jamais de la passion sportive, de l’amour du maillot, de la ferveur du football français, au même titre que Platini (auteur du premier but/26e s.p.) ou Giresse (du troisième et dernier/98e). Autant que le dépositaire du statut de sauveur de la patrie, soit celui qui réparera à jamais l’injustice dont sont victimes les siens à ce moment-là, dans cette tragédie quasi shakespearienne. Ou pas, puisque l’Histoire choisira alors d’en décider autrement…. 

Hip hip hip… aura !

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Aujourd’hui, le souvenir reste vif et les regrets présents, malgré son but d’anthologie. « À chaque fois qu’on en parle, je dis que, par notre faute, l’on est passé à côté de la première finale pour l’Équipe de France en coupe du monde. Qu’on est passé près du Graal... Pourtant, on a été à la hauteur de l’évènement, contre une équipe allemande au départ favorite de cette demi-finale ; mais la chance n’a pas voulu pencher en notre faveur… Cela ne restera jamais un bon souvenir pour moi, étant donné que, quand on analyse le match, ce fut une déception, parce que l’on a été éliminé…» 

Mais ces moments d’exception, aussi douloureux soient-ils, restent à jamais gravés dans le marbre du football hexagonal. Par la grâce d’un jeu et un collectif qui se sont peut-être forgés, également, dans cette adversité biaisée, et qui vont se bonifier, pour déboucher deux ans plus tard sur une victoire historique à l’Euro, à Paris. Puis au Mexique, en 1986, à l’occasion du Mondial (3e)… Sans Marius, donc, mais avec l’expérience, la rage de vaincre et le talent. Des valeurs qui sont celles de ce grand Monsieur du football, aussi, à l’aura et la popularité incomparables. 

65 sélections, 4 buts et 23 fois capitaine, Marius Trésor, depuis sa première sélection en 1971, et jusqu’à sa dernière en 1983 (et recordman des sélections nationales, du 5 octobre 1983 au 24 janvier 1990), a été appelé chaque année écoulée entre les deux, soit 13 ans d’affilée. Une magnifique longévité pour une très belle carrière, toutefois pas réellement récompensée en termes de palmarès, eu égard à son statut de « monument » sacré, à ce qu’il a apporté au football en général, et à l’universalité de celui-ci.     

*Marius Trésor aurait pu être sélectionné pour l’Euro 1984, disputé en France, s’il n’avait pas mis fin à sa carrière quelques semaines avant le début de la compétition, suite à une succession de blessures l’empêchant de pratiquer. 

Palmarès collectif et individuel


Avec les Girondins de Bordeaux

  • Champion de France en 1984 
  • Vice-champion de France en 1983.


En Équipe de France

  • Quatrième de la Coupe du Monde 1982
  • Participation à la Coupe du Monde 1978 
  • 65 sélections, 4 buts, entre 1971 et 1983
  • 23 fois capitaine
  • Recordman des sélections nationales, du 5 octobre 1983 au 24 janvier 1990. Il améliora celui détenu par Roger Marche (63), avant de voir Manuel Amoros dépasser le sien (82).

Nommé au FIFA 100 en 2004.

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